Blog de défense de l'Ecole publique
François Dubet, sociologue, insiste sur la priorité à réformer le système éducatif actuel :
Le sociologue François Dubet, signataire de l’appel, explique pourquoi faire une priorité de la lutte contre l’échec scolaire est aujourd’hui si important en France.
Le but de l’école est en effet d’instruire tout le monde. Mais ce n’est pas nécessairement une priorité. Pendant très longtemps, l’école s’est d’ailleurs assez bien accommodée de l’échec scolaire. Les cancres, les «pas doués», ceux qui n’avaient pas la bosse des maths, n’étaient pas une priorité, car dans l’école de la IIIe et de la IVe République ne pas avoir réussi n’empêchait pas ensuite d’avoir du travail et de vivre convenablement.
Aujourd’hui, l’emprise des diplômes sur le destin des individus est telle que l’échec scolaire est une tragédie. D’où l’anxiété des parents - «si mon enfant ne réussit pas, c’est l’annonce de grandes difficultés sociales» - qui nourrit le marché scolaire alternatif. La signification de l’échec scolaire a ainsi complètement changé. De plus, quand un enfant entre en maternelle, c’est a priori pour aller jusqu’à bac, voire plus. S’il est en échec à ce moment-là, tout le cursus risque ensuite d’être marqué par des redoublements, l’orientation… Notre tolérance à l’échec scolaire n’est plus du tout la même.
Notre système n’est pas vraiment armé. C’est tout le sens de l’appel : il faut en faire une priorité. Car l’échec scolaire se construit très tôt. La France a beaucoup plus d’enfants en échec précoce que ne le supposeraient ses inégalités sociales - des pays plus inégalitaires comme le Canada, la Grande-Bretagne, la Hollande en ont moins. Or, les moyens accordés à l’école élémentaire par rapport au collège et surtout au lycée sont bien moindres qu’ailleurs.
Il faut d’abord allouer davantage de ressources à l’école élémentaire. Il faut aussi se décider à former les maîtres comme des professionnels de l’enseignement. Or, avec la dernière réforme, on a pris le modèle du compagnonnage - les anciens expliquant aux jeunes comment faire… Il faut ensuite rapprocher l’école élémentaire du collège et créer une sorte d’école commune avec des enseignants mieux préparés. Dernière chose : lutter contre l’échec ne veut pas dire, comme on le fait, identifier précocement les élèves en difficulté pour les diriger vers des dispositifs de soutien spécifiques. La solution est plutôt de traiter leurs difficultés au sein même de la classe.
Au fond, notre école s’est «massifiée», mais elle reste dominée par un modèle de production des élites. Tout le monde est contre l’échec scolaire, mais cela ne suffit pas…
Pour une famille de la classe moyenne supérieure ayant de grandes ambitions pour ses enfants, ne pas être dans le premier tiers de la classe dans un établissement un peu chic, c’est déjà un échec scolaire - alors que dans l’école d’un quartier compliqué il serait plutôt un bon élève. Il y a aussi des gens qui ne se consolent pas d’avoir raté l’agrégation… Mais il s’agit d’échec relatif et il y en aura toujours.
En réalité, l’échec scolaire, ce sont les enfants qui ont des décrochages cognitifs : à un moment, ils n’entrent plus dans les apprentissages. Les tests le montrent bien : 15% à 20% des élèves arrivant en sixième ne parviennent pas à lire un texte et à le comprendre simultanément. Cela signifie qu’ils seront condamnés aux queues de classe, aux redoublements, à la sortie sans diplôme, et pour beaucoup au décrochage. Le nombre de ces élèves est devenu un scandale.
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