Les professeurs des écoles font parfois le lapsus. En parlant de leur salle de classe, ils disent «ma chambre», tant ils ont un attachement particulier à ce lieu qui représente beaucoup plus qu’un bureau.

 

Les salles de classe ont été au centre des discussions dans les communes appliquant la réforme des rythmes scolaires dès cette année. Où accueillir les enfants après la classe, pendant le temps périscolaire ? Au gymnase (quand il existe) du bout de la rue ? Sous le préau ou… dans les salles de classe ? Tout dépend des configurations, de l’espace disponible surtout.

Dans les écoles exiguës, la mairie a «réquisitionné» les salles de classe. Les enseignants sont alors priés de céder leur classe aux personnels de la ville soit le temps du midi, soit l’après-midi. Trois instituteurs racontent le lien particulier qu'ils entretiennent avec leur salle de classe.

«On crée une atmosphère, une empreinte»

Isabelle, 24 ans de métier, en poste dans une école maternelle à Paris

«La classe, c’est un peu comme une petite maison. La mienne mesure une cinquantaine de mètres carrés, elle est exposée plein sud, avec des vitres tout le long d’un mur. On ressent les variations de température.

«Je me souviens très bien de toutes les salles dans lesquelles j’ai enseigné. J’ai imprimé les lieux, je les revois chacun dans ma tête. J’ai un attachement, bien sûr. D’ailleurs, souvent, on s’entend dire : je retourne dans ma chambre au lieu de dire dans "ma classe". C’est important de s’y sentir bien pour que les enfants s’y sentent bien aussi et soient disposés à bien apprendre.

«On construit sa classe au fur et à mesure de l’année. On accroche aux murs les travaux des élèves. Dans la mienne, depuis la semaine dernière, il y a leurs autoportraits dessinés à la craie, c’est très coloré. Dans le couloir, on a personnalisé les étiquettes des portemanteaux. C’est un peu comme un adolescent qui met des posters sur les murs. On crée une atmosphère, une empreinte. A chaque fin de l’année, quand on range sa classe, c’est toujours tristoune. Les remplaçants disent souvent que quand ils rentrent dans une salle de classe, ils savent tout de suite si cela va bien se passer ou pas.

«Laisser ma classe aux animateurs? Je m’y prépare. Pour l’instant, depuis la rentrée, ce sont mes collègues qui cèdent leur salle. Après les vacances de Toussaint, ce sera mon tour. J’essaie de me faire à l’idée. Ce n’est pas facile. Pourtant, je connais les animateurs, il y a un respect mutuel entre nous, je n’ai pas de crainte qu’ils abîment le matériel ou les jeux. Non, ce n’est pas ça. Malgré notre bonne entente, à 15 heures précises, je serai mise à la porte de notre classe. En principe, je reste toujours une bonne heure après le départ des enfants. Je prépare mes activités pour le lendemain. J’installe les pots de peinture par exemple, j’accroche les travaux au mur. Je pourrais le faire pendant la classe me direz-vous, oui bien sûr, mais j’aime me consacrer totalement aux enfants quand ils sont là. Je vais trouver une autre organisation, m’ajuster à ce nouveau rythme. Je pourrais aller préparer mes ateliers dans la classe voisine, mais ce n’est pas pareil, je ne serais pas chez moi, je serais de passage.»

«Pour les enfants, la classe perd toute sa symbolique»

Anaïs, 26 ans, enseigne en CP-CE2 dans le Val-d’Oise

«Vous aimez, vous, que des gens s’installent à votre bureau en votre absence? Ce n’est jamais agréable. Mais on fait avec. De toute façon, on ne nous a pas laissé le choix. Le maire a dit : "votre classe n’est pas votre classe, elle appartient à la municipalité". C’est vrai. J’ai quand même répondu: "Vous non plus, monsieur le maire, votre bureau ne vous appartient pas." Mais ce n’est pas le problème principal. Nous sommes des adultes, on prend sur nous.

«Non, c’est surtout problématique pour les enfants. La salle de classe est symbolique pour eux. Ils ont leurs repères, ils associent le lieu à certaines règles de vie, à une discipline mais aussi à leur maître ou leur maîtresse. Tout d’un coup, ces repères sont chamboulés. Ils se retrouvent dans ce même lieu avec une autre personne et d’autres manières de faire. Les bons élèves s’adaptent bien sûr, mais pour les autres, ceux qui ont plus de mal, c’est très déstabilisant. Ils ne comprennent rien. Le lieu perd toute sa symbolique.

«Un exemple. L’année dernière, je m’occupais de l’étude après l’école. Etaient regroupés dans ma classe des élèves de tous les niveaux. Et bien c’était flagrant: les CM1 et CM2 qui venaient dans ma salle étaient beaucoup plus agités et moins respectueux du matériel que mes CP. Tout simplement parce que ce n’était pas «leur» classe. Une classe, ça vit. Aucune n’est pareille, il y a toujours une touche, la patte de l’enseignant. Les tables ne sont jamais disposées par hasard. En U, en ligne, en brochette : il y a une logique personnelle derrière. Les affiches, sur les murs, ce n'est pas pour faire joli. C'est réfléchi. Dans ma classe, j'ai l'alphabet, les règles de grammaire à un certain endroit. On trouve aussi l'emploi du temps, la progression dans le programme que l'on met à jour régulièrement. Cela fait partie de nos obligations de service. Quand on entre dans une salle, on sait si l’enseignant est là depuis longtemps ou pas. Il suffit d’ouvrir les armoires.»

«La salle de classe, c’est bien au-delà de la classe»

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