Le Monde
La rentrée scolaire 2009 verra-t-elle apparaître des "établissements publics" pouvant regrouper plusieurs écoles primaires, dotés d'une personnalité morale et
dirigés par un conseil d'administration ? C'est un cauchemar des syndicalistes enseignants , qui voient se profiler ainsi des "usines pédagogiques", mais c'est ce que souhaite depuis longtemps,
et dans la foulée de ses prédécesseurs, le ministre de l'éducation, Xavier Darcos. Depuis le jeudi 25 septembre, c'est aussi ce que préconise une proposition de loi déposée par trois députés
UMP : Benoist Apparu (Marne), Guy Geoffroy (Seine-et-Marne) et Frédéric Reiss (Bas-Rhin).
En "étroite concertation", affirment-ils, avec le ministre de l'éducation, ces parlementaires proposent de créer des Etablissements publics d'enseignement primaire
(EPEP) : ils reprennent ainsi une appellation et un sigle déjà consacrés par la loi du 13 août 2004 relative aux Libertés et responsabilités locales qui, dans son article 86, prévoyait
l'expérimentation de tels établissements en zone rurale. Mais les décrets d'application permettant cette expérimentation n'ont jamais été publiés.
Le regroupement d'écoles primaires dans un EPEP ne s'entend pas au sens géographique – il n'est pas question de déménager des écoles pour les placer sous un même
toit – mais à celui de la gestion. La proposition de loi ne se limite pas aux zones rurales et vise, plutôt qu'une expérimentation, une quasi généralisation. Elle consiste, est-il affirmé dans
l'exposé des motifs, à " doter l'école – actuellement dépourvue de la personnalité morale, à la différence des collèges et des lycées – d'un statut juridique qui en permette une gestion
pédagogique moderne et efficace ".
"MUTUALISER LES MOYENS"
Selon les députés, il s'agirait d'abord de permettre "en milieu urbain, d'assurer une plus grande mixité sociale en réunissant (…) des écoles sociologiquement
différentes". Le deuxième objectif serait, en milieu rural, d'"encourager le regroupement d'écoles de petites tailles pour former un seul établissement, éclaté". Et le troisième, plus général,
serait de "mutualiser les moyens humains, pédagogiques et financiers" et "créer un véritable statut d'emploi pour les directeurs d'EPEP". Actuellement, les directeurs d'écoles n'ont pas de statut
hiérarchique : ils ne se distinguent de leurs collègues que par l'accomplissement de tâches administratives pour lesquels ils perçoivent une indemnité.
Selon la proposition de loi, la création d'un EPEP serait obligatoire dès lors qu'une école comprend 15 classes, et facultative à compter de 13 classes. Mais le
texte permet aussi de regrouper plusieurs écoles dès lors qu'elles comportent ensemble au moins 13 classes. Chaque EPEP serait dirigé par un conseil d'administration composé de treize membres :
le directeur de l'établissement, quatre représentants de la commune ou de l'organisme intercommunal, trois élus enseignants, un élu des personnels non enseignants et quatre élus des parents
d'élèves. Le président du conseil d'administration pourrait être soit le directeur de l'établissement, soit un représentant des collectivités.
Les députés ont reçu, selon M. Apparu, de "fortes assurances" du groupe UMP pour que le texte soit inscrit dès janvier 2009 à l'ordre du jour de l'Assemblée. Et
selon lui, le budget 2009 de l'éducation pourrait tenir compte du projet en prévoyant des postes "fléchés", spécialement dévolus aux EPEP. "Les établissements du premier degré, commente M.
Apparu, cela fait longtemps qu'on en parle. Pour une fois, il y a un gouvernement et une majorité qui sont d'accord pour le faire". L'idée de regroupements d'écoles placés sous la responsabilité
de vrais chefs d'établissements et de conseils d'administration comprenant les élus locaux n'a pas de quoi choquer à l'extérieur de l'éducation nationale, mais heurte de plein fouet la mentalité
des enseignants du premier degré, imprégnés d'un profond sentiment anti-hiérarchique et historiquement soucieux de leur indépendance vis-à-vis des notabilités locales.
Luc Cédelle
Le point de vue de Pierre Souin (Maire et directeur à Marcq (78))
"Les EPEP sont rendus possibles à titre expérimental par la loi de décentralisation d'août 2004 (loi De
Villepin - Coppé), qui autorise l'expérimentation par le biais des communautés de communes ou d'agglomérations, dans ses articles 87 et 88.
Par ailleurs, c'est dans la même loi de décentralisation que la contribution financière aux écoles privées par les communes de résidence est imposée (contrairement à ce qui se passe pour les
écoles publiques) par le biais de l'article 89 (article 89 qu'on doit à un socialiste -enfin il l'était à l'époque- Michel Charasse).
C'est une loi de décentralisation qui est passée au 49-3, sans vote par l'assemblée, en plein été, et donc personne n'a pu l'empêcher. Par contre, nombreux sont les associations, organismes,
syndicats qui ont protesté contre ce coup scélérat : pour mémoire, à la FNER (Fédération Nationale pour l'Ecole Rurale) et à l'AMRF (Association des Maires Ruraux de France) nous avons réagi dès
l'automne 2004 et nous avons donné l'alerte. Toutefois, Fillon, De Robien, puis Darcos n'ont eu de cesse de vouloir essayer de faire passer une loi passant de l'expérimentation à la
réglementation imposée : l'état y est 100% gagnant, il récupère par le biais des EPEP de nombreux postes d'enseignants et met l'éducation et notamment l'école primaire sous tutelle politique
(puisqu'effectivement dans les derniers projets de loi les élus locaux sont en position dominante dans le conseil d'administration).
Les EPEP seront aussi un moyen de faire passer l'éducation des petits (Petite section, Moyenne section) à la charge des collectivités, dans un système "payant", et en faisant glisser la grande
section dans l'école élémentaire. C'est un grand rêve des derniers ministres de l'Education Nationale : et là, la sortie de Darcos sur les siestes des enfants et sur leurs couches à changer ne
concerne pas que les tout petits (2 ans et 2 ans et demi) comme le croient certains collègues."
Historique
2007. A plusieurs reprises depuis sa nomination, M. Darcos s'était déclaré favorable à des "regroupements pédagogiques intercommunaux". Auditionné le 3 juillet par la commission sénatoriale des
finances, le ministre, avait fait part de sa volonté de créer "des établissements publics du premier degré (…) qui aient de vrais patrons, à qui nous puissions déléguer des budgets, qui les
gèrent et qui nous rendent compte". Afin de ne pas déclencher de conflit, l'expérimentation des EPEP avait été retirée in extremis, en novembre 2007, du "document d'orientation" remis aux
syndicats et dans lequel M. Darcos dévoilait son projet de réforme de l'école primaire.
1998. En 1998, un rapport sur la "rénovation du service public de l'éducation nationale", remis à Claude Allègre par le recteur Claude Pair préconisait notamment de "réunir les écoles trop
petites" et de "créer des établissements du premier degré".
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